Pas de panique à bord du Titanic !

IP-2025-Verena-Salvisberg (Foto: Mark Haltmeier)
Faire un travail de deuil plutôt que de l’activisme, c’est là une des réflexions partagées lors du Congrès des associations européennes de pasteurs qui s’est tenu à Cisnadie (Roumanie) en juin dernier. Une rubrique signée Verena Salvisberg, pasteure régionale à Berne et membre du comité.
Verena Salvisberg
Des allures de fin du monde
Pas de panique à bord du Titanic. Ce titre désinvolte – et d’ailleurs controversé au sein de l’équipe organisatrice – figurait sur l’invitation au Congrès des associations européennes de pasteurs en Transylvanie 1. Le terme «Titanic» évoque l’ambiance de fin du monde qui règne actuellement dans les cercles ecclésiastiques, établissant le parallèle avec un navire qui se dit communauté, mais qui coule: pénurie de personnel, sécularisation, mesures d’économie, désintérêt, perte de pertinence… Tels sont quelques-uns des mots qui caractérisent le discours sur l’Église et sur le ministère pastoral. Ne pas céder à la panique face à cette menace est plus facile à dire qu’à faire. Exercer la fonction de pasteur dans un contexte ecclésiastique et social en mutation, tel était le sujet de réflexion du congrès qui a réuni des confrères et consœurs de nombreux pays européens.

Un navire en perdition?
Chaque jour je côtoie des pasteurs, que ce soit dans ma fonction de pasteure régionale de l’Église bernoise, dans le cadre de la Société pastorale suisse ou via mes contacts avec mes amis partout en Europe. Alors oui, les pasteurs sont déprimés, déçus, épuisés, frustrés et fâchés, mais ils sont aussi motivés et enthousiastes, loyaux et persévérants. Lors de problème ou de conflit au sein d’une paroisse, on me dit parfois «il est comme ça», ou «ce sont des gens un peu particuliers».
La vérité est qu’on ne prend pas suffisamment au sérieux à quel point il est frustrant et blessant de constater presque quotidiennement que ce qui passionne les pasteurs n’intéresse (presque) plus personne. Même nos collègues n’accordent pas l’attention qu’il faudrait à ce ressenti. Inévitablement, ils se retrouvent alors dans un cercle vicieux alimenté par de nombreux facteurs: leurs propres convictions, les prestations qu’ils doivent apporter, la nécessité de s’améliorer et d’innover pour être plus proches des gens, et leur aspiration d’être à la hauteur de leur salaire.
Faire son deuil? Pas le temps!
Si les pasteurs sont déprimés, déçus, épuisés, frustrés et en colère, ce n’est pas parce qu’ils sont particulièrement hypersensibles. Non, leur état peut s’expliquer: ils sont en deuil, prétend Aarnoud van der Deijl 2, un collègue néerlandais qui a tenu un des principaux exposés du congrès. Faire son deuil de la rupture avec la tradition, de la perte de l’Église dans laquelle les pasteurs ont été ordonnés. Après une perte, il est tout à fait normal d’être en deuil. Pour Aarnoud van der Deijl, la frustration, l’épuisement et la colère sont autant d’expressions de ce deuil. Mais il n’y guère de place pour ces sentiments, puisqu’il s’agit d’abord de sauver l’Église et la profession. Quel paradoxe: les pasteurs – pourtant experts dans l’accompagnement de personnes qui ont subi une perte – ne peuvent ou ne veulent pas prendre le temps de faire leur propre deuil. Une après-midi durant, le congrès s’est révélé particulièrement inspirant: différents ateliers ont permis d’explorer les sentiments de perte et de deuil, avec un séminaire de motivation, un groupe de discussion sur le deuil et un bibliodrame sur l’inspiration spirituelle au-delà de toute action (Nombres 11, 26-29).

Experts en matière de deuil
Selon moi, la hiérarchie ecclésiastique a elle aussi un rôle à jouer. Les nombreux programmes et stratégies visant à relever les défis actuels exercent encore plus de pression sur les pasteurs, et ce d’autant plus que ces derniers ont probablement déjà compris que bon nombre de ces mesures sont inutiles.
Savoir gérer la perte et le deuil devrait être une compétence clé du ministère pastoral et de l’Église.
Ce temps hors du temps avec nos collègues venus des quatre coins d’Europe m’a inspirée, j’aimerais voir la même chose éclore en Suisse.

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