Réflexions sur le droit ecclésiastique réformé

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Début 2017, le juriste bernois Christian Tappenbeck, docteur des deux droits et à ce titre spécialiste du droit ecclésiastique, a fait paraître aux Editions TVZ une introduction au droit ecclésiastique réformé [1].
Tout en élégante réserve, et néanmoins de manière précise, détaillée et différenciée, l’auteur présente un vaste panorama du droit ecclésiastique en Suisse. Nous avons relevé quelques idées phares qui sont autant d’éléments de réflexion sur les questions encore en suspens dans nos Eglises.
Jean-Eric Bertholet
Rigoureux dans sa démarche, Christian Tappenbeck ne manque pas moins de relever que le droit ecclésiastique n’est pas absolu mais au service du message de l’Eglise et que par conséquent sa validité doit être relativisée. Cela devrait inciter les «personnes en charge de la conception du droit au sein des Eglises à ne pas se prendre trop au sérieux» (p. 23).
Cependant, pour citer l’apôtre Paul, Dieu «n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix». Les systèmes juridiques des Eglises doivent par conséquent «servir à construire la communauté chrétienne et promouvoir la coopération et la confiance parmi ses membres.» (p. 21).
Dans sa préface, Matthias Zeindler écrit qu’il faut juger l’institution de l’Eglise sur sa capacité à être au service de la proclamation de la Parole (p. 11). Tappenbeck renchérit en affirmant que l’ordre ecclésiastique doit être un ordre de l’amour qui, basé sur les commandements bibliques, se fasse témoin de la «christocratie fraternelle». Le droit ecclésiastique a par conséquent une autre qualité que le droit civil, puisqu’il est essentiellement déterminé par la réalité spirituelle de l’Eglise (p. 25). (Voir aussi les nombreuses dispositions de droit civil qui sont reprises par analogie dans différentes ordonnances ecclésiastiques.)

De la direction de l’Eglise
La problématique de la direction de l’Eglise illustre, selon Tappenbeck, l’impossibilité de transposer sans autres les dispositions de l’ordre laïque au monde ecclésial. Comment distinguer la direction spirituelle de la direction administrative? Les deux sont souvent imbriquées. Etant donné qu’une stricte délimitation des compétences est rarement possible, il convient d’envisager des modèles de responsabilité partagée (p. 119).
(Malheureusement), l’éloignement de l’Eglise, de la participation à sa vie active, n’épargne pas les conseils de paroisse. «Le chef unique de l’Eglise est Jésus, le Christ présent en elle, et le service de l’Eglise doit être assumé par ses membres tous ensemble dans un esprit et une volonté de conciliarité. Cela signifie notamment que les directives d’un conseil de paroisse à ses ministres et autres collaborateurs doit respecter le caractère et la mission de l’Eglise et ne peuvent par conséquent pas être absolues» (p. 123 s). Le dialogue doit primer sur le devoir de surveiller ou de diriger (p.123).

Eglise multitudiniste et Eglise reconnue par l’Etat
L’Eglise se conçoit actuellement entre deux pôles, celui du «prestataire de services» pour l’ensemble de la population, d’une part, et celui d’une organisation soulignant l’aspect communautaire et une participation active des fidèles, d’autre part. Les Eglises évangéliques réformées, multitudinistes par tradition, tendent en effet à devenir – du point de vue sociologique – des Eglises minoritaires (p. 122). Les Eglises multitudinistes se comprennent comme des Eglises au service de tous. «Parties prenantes de la vie publique», elles disposent de moyens privilégiés pour établir des contacts avec les «instances politiques, sociales et culturelles, les organismes et les forces en présence, ainsi qu’avec le monde économique», dans une attitude typiquement ecclésiale d’attention envers «tout le peuple». A noter que Tappenbeck fait une distinction intéressante entre le statut d’Eglise reconnue, conféré par l’Etat, et l’autocompréhension que l’Eglise a d’elle-même comme Eglise multitudiniste.

Les nombreux ministères
Tandis qu’en Suisse romande, les Eglises connaissent depuis un certain temps déjà des diacres ordonnés, la compréhension des ministères commence seulement à se diversifier en Suisse alémanique. Si chaque membre est invité à participer à la direction de l’Eglise dans un esprit de conciliarité (p. 124), qui donc doit être ordonné (p. 136)? Tappenbeck éclaire la question des ministères (p. 132 ss) en remontant loin en arrière au temps de la Réforme et en faisant référence à Luther, Zwingli… et Calvin (p.131).
L’ouvrage aborde aussi différentes autres problématiques: les rapports entre l’Eglise et l’Etat, sur lesquels l’auteur revient à plusieurs reprises (notamment avec l’affirmation de la neutralité religieuse de l’Etat); les relations avec la société civile (p. 140) et avec la population (p. 141); une Eglise participative (p. 143); l’église multitudiniste comme garante d’ouverture à la totalité de la population (p. 144).
Le livre très bien documenté de Tappenbeck pose les questions actuelles avec une grande clarté juridique et contribue ainsi à notre réflexion. Faut-il parler d’un «Evangile en habits juridiques», comme le propose Matthias Zeindler? - cela reste discutable. Notons cependant que l’ouvrage intègre aussi la discussion théologique, dont les positions vont d’un rejet principiel du droit à une défense de la dimension de service qu’aurait le droit ecclésiastique. Il montre comment le droit s’applique au niveau des paroisses, des Eglises cantonales, de la CER, de la KIKO [2] et de la Fédération des Eglises protestantes, et présente une vue d’ensemble de la large panoplie de «réglementations» qui déterminent l’action de l’Eglise dans tous les domaines où elle porte son témoignage, de la célébration du culte à l’exercice de sa fonction de veilleur (p. 55 - 115).
La lecture de cet ouvrage comme base de réflexion ne peut être que recommandée.

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[1] Christian R. Tappenbeck, «Das evangelisch Kirchenrecht reformierter Prägung, eine Einführung», TVZ, Zürich 2017, 187 pages. Avec une préface de Matthias Zeindler et une bibliographie de 17 pages. La situation des Eglises en Suisse romande est aussi prise en compte.
[2] KIKO: Deutschschweizerische Kirchenkonferenz; CER: Conférence des Églises Réformées de Suisse Romande.
Autor: Mark Haltmeier     Bereitgestellt: 09.03.2018    
 
aktualisiert mit kirchenweb.ch